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Dans la poche de Me Varaut un ouvrage consacré au procès du Maréchal Pétain.(Crédit P.Taris)

Du courrier clandestin - 03/11/1997

En fin d'audience, hier, Maurice Papon a affirmé avoir réalisé ses premiers actes de résistance en 1941, en passant clandestinement du courrier entre la zone occupée et la zone libre

Compte rendu d'audience Bernadette DUBOURG

Lundi 3 novembre. Seizième jour d'audience. Maurice Papon entre dans le box, sa sacoche en cuir à la main. Il tire le fauteuil, s'y installe, chausse ses lunettes, sort quelques dossiers, les installe devant lui et attend.
La cour parait quelques minutes plus tard. Le président Castagnède s'apprête à appeler le seul témoin du jour, l'historien Jean-Pierre Azema, dont la déposition a déjà été reportée deux fois.
Mais Me Jean-Marc Varaut se lève et, dans une brève intervention, critique " l'évolution de l'attitude des parties civiles " et plus directement la mise en cause personnelle d'Henri Amouroux, en fin d'audience vendredi. " Je m'emploierai à ce que ce débat reste digne " réplique le président qui s'apprête de nouveau à appeler Jean-Pierre Azema à la barre.
Cette fois, c'est Me Levy qui l'interrompt et demande à ce que Maurice Papon soit interrogé sur ses fonctions à Vichy entre novembre 1941 et avril-mai 1944, avant que le témoin n'explique la politique antisémite de Vichy.
" Je ne vois pas de raison nouvelle de modifier le calendrier " tranche le président qui ajoute : " Je trouve épuisant toutes ces interventions que je dois subir à chaque reprise des débats ".

Des " vice-rois "

Jean-Pierre Azema, costume de velours sombre et écharpe de laine autour du cou, s'avance enfin vers la barre : " Je ne suis pas en âge de pouvoir fournir un témoignage. Je ferai une déposition en historien, sans haine ".
C'est même en professeur que le directeur de thèse de Marc-Olivier Baruch qui doit justement témoigner demain sur " le rôle des autorités préfectorales ", présente le plan de son intervention en cinq points : Pourquoi Vichy ? Comment s'est installée la collaboration d'Etat ? Comment a été élaborée la législation antisémite ? Quelle a été l'évolution de l'opinion publique ? Et, enfin, comment est-on passé de l'élimination politique, sociale et économique des Juifs à la complicité avérée des Juifs de Franc ?
Maurice Papon est attentif à l'exposé. Parfois, pour mieux entendre, il porte en pavillon sa main gauche à l'oreille. Souvent, il prend des notes. Tout comme les jurés (ils sont encore tous là) lorsque le professeur Azema détaille, comme il le ferait devant ses étudiants, la progression et la multiplicité des lois contre les Juifs.
Pour Jean-Pierre Azema, " ce sont bien les nazis qui sont responsables de l'idée et la déportation des Juifs " même si le gouvernement de Vichy a " fait le choix politique de collaborer ". Quant aux préfets dont une vingtaine (sur 87) ont collaboré, autant ont résisté et la grande majorité s'est partagée entre " une collaboration occasionnelle et une accommodation beaucoup plus volontaire, souvent motivée par leur carrière ", il les présente comme des " fonctionnaires particulièrement choyés par les honneurs, les gratifications et le pouvoir, des sortes de vice-rois qui règnent sur les départements français ", qui ont " plutôt eu tendance à considérer la question juive comme une question parmi d'autres. Quand ils ont pratiqué une relative politique d'inertie, ce fut d'abord à l'endroit des résistants, des STO, des Juifs Français et enfin des juifs étrangers ".
Jean-Pierre Azema est à la barre depuis près de trois heures. Le président suspend l'audience quelques instants.

Des pelures jaunies

A la reprise, Me Varaut qui est " d'accord avec l'analyse " de Jean-Pierre Azema souhaite tout de même obtenir quelques précisions. Maurice Papon, lui aussi d'accord " à 80 ou 90 % " avec le témoin, est surtout impatient de s'expliquer : " Monsieur le président, vous m'avez invité à décrire ma vie entre mon retour de guerre et ma nomination à Vichy. Sur ce point, je suis à votre disposition ".
Il est 18 heures et l'interrogatoire de Maurice Papon commence enfin. Il s'agit, en fait, de poursuivre son curriculum vitae à compter de sa démobilisation et son retour de Syrie. En novembre 1940, il renoue avec Maurice Sabatier qu'il rejoint au ministère de l'Intérieur à Vichy.
En mars 1941, Maurice Sabatier est nommé secrétaire général pour l'administration et Maurice Papon devient son directeur de cabinet : " Le secrétariat général comprenait la direction des affaires départementales et communales, la sous-direction des cultes et associations et la sous-direction de l'Algérie dont Maurice Sabatier, né en Algérie, s'occupait personnellement. Nous avions comme attribution la gestion et le contrôle du courrier... C'était une institution purement technique, sans aucun caractère politique ".
Maurice Papon cherche à s'appuyer contre le bras du fauteuil. Le président lui propose de s'asseoir. Il refuse dans un premier temps : " Je vous remercie de votre sollicitude ".
Le président Castagnède l'interroge sur sa perception des premières lois antisémites. Avant de répondre, Maurice Papon tient à rappeler " trois évènements qui marquent les bornes d'une fidélité idéologique qui aura sa signification à partir de 1942 " : " Etudiant, j'ai adhéré à la Ligue d'action universitaire, républicaine et socialiste, adversaire de l'Action française. Entre 38 et 40, j'ai participé activement à la rédaction du " Jacobin ", un organe anti-munichois. Et en 39, j'ai abrité un camarade juif autrichien ".
Puis il répond au président : " La législation n'a pu que me choquer, me blesser douloureusement, par réaction intellectuelle et politique, mais aussi affective ". C'est alors qu'il ajoute : " La législation antijuive a déterminé ma position vis à vis de Vichy. Nous avons fait de la résistance par nos propres moyens, je transférais du courrier entre la zone occupée et la zone libre, et inversement ". Il en veut d'ailleurs pour preuve une lettre d'admonestation de l'Amiral Darlan à Maurice Sabatier " qui a accepté mes explications ". Et Maurice Papon tend à la cour quatre " pelures " jaunies, copies de ces documents administratifs dont le bâtonnier Favreau s'étonne qu'elles soient en possession de Maurice Papon.
On sent poindre un flot de questions. Mais il est bientôt 19 heures. Partagé entre le souci de poursuivre cet interrogatoire dans de bonnes conditions tout en maintenant les auditions des trois témoins prévus ce mardi, le président consulte les jurés et décide exceptionnellement de renvoyer l'audience à mardi matin.
L'audience reprend à 10 heures.


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