> Retour à la chronologie du procès
> Revenir à la page précédente

Devant les grilles une manifestation a accueilli l'accusé. (Crédit C.Petit)

Accablé et fatigué, l'accusé ne tient pas la distance - 14/11/1997

En milieu d'après-midi, l'audience a été interrompue plus tôt que prévu. Le président avait longuement " cuisiné " l'accusé sur le service des questions juives.

Compte rendu d'audience Bernadette DUBOURG

Vendredi 14 novembre. Vingt-troisième journée d'audience. Me Jean-Marc Varaut demande au président que " soit saisie, produite et traduite " la correspondance entre le service des questions juives et le KDS, et d'une manière plus générale entre la préfecture et les autorités allemandes afin d'établir " la réalité des radiations de Juifs " que Maurice Papon affirme avoir sauvés. Ces documents auraient été remis " sous scellés " aux archives départementales après l'expertise historique annulée en 1987.
Le procureur général s'en " remet à la sagesse de la cour " mais les avocats des parties civiles s'insurgent contre cette " manière déguisée de demander un supplément d'information" et cette " critique indirecte de l'instruction ".
" Il y a une contradiction flagrante entre le défi qui m'a été lancé hier et le refus de me donner les moyens de relever ce défi. Je compte sur l'esprit et de justice et de vérité qui ne peut qu'émaner de cette juridiction " plaide Maurice Papon dont le visage blême et amaigri trahi une certaine fatigue.

Le fichier des juifs

En réponse, ou presque, le bâtonnier Favreau souhaite de nouveau, au nom de la Ligue des droits de l'homme et de la Licra, que l'audition de Michel Berges soit fixée au plus tôt. Il veut également que soient entendus devant la cour d'assises Jacques Delarue et André Gouron, deux des trois rédacteurs de l'expertise historique dont Me Varaut fait régulièrement état. Le procureur général Henri Desclaux s'associe à la demande. Mais les parties civiles sont divisées. Certaines appuient cette requête pour mettre un terme à " la déstabilisation du procès ". D'autres, par contre, estiment que le procès doit suivre son cours avec l'évocation des faits. " Il ne faut pas se laisser influencer par un historien qui après avoir été le plus dur accusateur de Maurice Papon est son plus doux défenseur " commente Me Arno Klarsfeld. Maurice Papon qui reste assis dans son fauteuil, n'a " aucune observation " à formuler. La cour rendra ses deux décisions mardi prochain 18 novembre.
Le président évoque alors le nouveau calendrier des audiences puis redonne la parole aux parties civiles pour finir d'interroger Maurice Papon sur ses relations avec les autorités allemandes. Les interventions comme les réponses de Maurice Papon sont brèves. L'accusé semble bien moins combatif et virulent que la veille.
Le président en vient alors au dernier volet de ses investigations sur les attributions de Maurice Papon à la préfecture de la Gironde entre 42 et 44. Il resserre son interrogatoire autour du service des questions juives même si le sujet a déjà été effleuré les jours précédents.
Maurice Papon explique volontiers le fonctionnement de ce service. Il parle surtout de Pierre Garat qui le dirigeait depuis le 25 juillet 1941 : " Il était là bien avant mon arrivée. J'ai trouvé un homme peut-être trop jeune pour remplir des fonctions aussi redoutables, mais c'était un garçon intelligent. La réserve que je me faisais à son sujet venait du fait qu'il avait été intégré à l'équipe de Pierre Allippe (ancien préfet régional), collaborationniste. J'ai vu à l'usage que Garat n'avait point été trop marqué par l'idéologie de ses chefs. Il était maniable et il était sage de ma part d'utiliser ses services. Il avait l'avantage sur moi de connaître les interlocuteurs allemands. Je lui ai expliqué l'idéologie de la nouvelle équipe, en aucun cas il ne s'agissait de faire du zèle. Pierre Garat était en même temps mon observateur et le négociateur quand il fallait intervenir... Il était d'une docilité qui pouvait calmer les appréhensions, même si je me suis trompé ".
Le président s'intéresse à " la tenue, la gestion, l'usage et l'emploi du fichier des Juifs ". La défense de Maurice Papon ne change pas. Devant la rigueur des documents, des notes ou des ordres signés : " Garat, pour le secrétaire général ", que le président fait projeter dans la salle d'audience, l'accusé se retranche derrière le " double-jeu " et assure que " le bureau des affaires juives manipulait la liste qu'il fournissait aux Allemands. Le service était ainsi au courant des Juifs menacés de manière à se préparer à intervenir pour faire échapper tel ou tel à la rigueur des mesures prises ".

L'aryanisation

Le ton est cependant moins ferme et ses réponses même franchement maladroites lorsque le président le met devant ses contradictions. Jean-Louis Castagnède s'étonne ainsi que le jour même où les Allemands demandent une liste, le 16 décembre 1943, " le bureau des questions juives est mis en mouvement pour les satisfaire ". " Sans doute, le service avait-il le couteau sur la gorge " risque l'accusé. Le président demande aussi si c'est " gagner du temps " que de téléphoner aux sous-préfets des Landes et de Bayonne pour faire dresser une nouvelle liste : " Ils comprennent cette sorte de langage muet ". L'accusé parait même décontenancé quand le président évoque enfin le recensement des juifs hospitalisés, demandé le 27 janvier 1944 par le chef du KDS et rapidement exécuté par le service des questions juives.
Lorsque le président aborde l'aryanisation, les réponses de Maurice Papon deviennent encore plus évasives. S'il donne " en technicien " une définition du " recensement et de la saisie d'un bien juif, confié à un administrateur provisoire par arrêté préfectoral ", il affirme aussitôt qu'il ne suivait pas personnellement ces questions : " Je préférais concentrer mon énergie sur les aides aux Humains que sur les choses ". " Je suis un peu surpris que vous ne soyez pas en mesure de nous en parler car beaucoup de lettres sont signées par vous " s'étonne encore le président qui, après trois heures d'interrogatoire, suspend les débats pour quelques instants.
Pendant la suspension, on voit le médecin se précipiter derrière le box de l'accusé puis, quelques instants plus tard, se diriger vers le bureau du président.
" Je viens d'être informé par le médecin du Samu que votre état ne permet pas de poursuivre votre interrogatoire " confirme le président à la reprise de l'audience, " Je souhaite que vous ayez une parfaite vigilance pour répondre aux questions importante sur votre rôle au service des questions juives. Je poursuivrai votre interrogatoire lundi ".
Avant de suspendre l'audience, le président appelle Mme Christiane Hippolyte qui attend dans le salle des témoins depuis le début de l'après-midi. Il informe cette ancienne employée du service des questions juives qu'il ne pourra pas l'entendre avant lundi, tout en précisant : " Il est clair que votre déposition n'a d'intérêt que si elle se rapporte très précisément à l'interrogatoire ".
Sauf aggravation de l'état de santé de Maurice Papon pendant le week-end qu'il passe à Bordeaux, l'audience reprend lundi à 13 h 30.


Retour

Copyright Sud Ouest. Pour tout usage lié à la reproduction de nos articles, merci de prendre contact avec Sud Ouest : doc@sudouest.com Tel : 05 56 00 35 84. 

Accueil | Le procès | Procédures | Les acteurs | Repères | Lexique | Forum

Copyright Sud Ouest 2006 - contact@sudouest.com