Une errance et des errements - 17/10/1997

Depuis le début de semaines les périgrinations hôtelières de Maurice Papon ont fait passer au second plan le procès de Maurice Papon. Ceux qui sont à l'origine de ce charivari prennent une lourde responsabilité

Dominique RICHARD

Une décision de justice qui suscite un tel trouble à l'ordre public est-elle une bonne décision ? Parfaitement motivé en droit, l'arrêt de remise en liberté rendu par le président Jean-Louis Castagnède et ses deux assesseurs a généré une incompréhension profonde. Au point de susciter dans l'opinion nombre de jugements hâtifs sur l'issue du procès.
Les magistrats bordelais ont renoué avec un principe totalement perdu de vue par la justice française. A savoir que la liberté est la règle et la détention l'exception. Etait-il opportun de rappeler ce point et de l'appliquer à un homme poursuivi pour crime contre l'humanité, l'infraction la plus grave du Code pénal ? Beaucoup en doutent.
Les critiques ont redoublé de vigueur d'autant plus facilement que l'hospitalisation de Maurice Papon semblait recueillir un large consensus. Les experts indépendants désignés par la cour l'avaient d'ailleurs préconisée. Ce qui n'empêche pas Maurice Papon de faire bon figure dans le box. Vif, souvent mordant, Maurice Papon participe aux débats sans jamais manifester de fatigue apparente.
Le faux départ théâtral d'Arno Klarsfeld du prétoire, les manifestations du week-end dernier organisées par l'Association des filles et les fils de déportés juifs ont donné le signal de la protestation. Traqués par les paparazzi, Maurice Papon n'a pu trouver un refuge discret. La presse ne l'a pas lâché, l'indignation s'est répandue comme la rumeur.

Présomption d'innocence

" Deshonneur, honte, scandale... " Les élus des communes sur le territoire desquelles l'ancien secrétaire général de la Préfecture de la Gironde a voulu poser ses bagages n'ont pas maché leurs mots. A Margaux, à Pessac et maintenant à Castres-Gironde, Maurice Papon sent le soufre. Avant même qu'il soit jugé, la vox populi le reconnait coupable.
L'avocat Michel Dufranc, le premier magistrat de La Brede qui s'est élevé contre ces comportements est aujourd'hui en froid avec son conseil municipal. " Sa position est isolée. Elle est nulle ",affirme Alain Rousset, le maire de Pessac. Mardi soir, devant un parterre d'invités rassemblé pour le festival du film de de sa commune, l'élu socialiste s'est félicité publiquement du départ de l'indésirable.
Par le passé, nombre de ténors du PS à l'image d'Henri Emmanuelli ont dénoncé à juste titre le non respect de la présomption d'innocence. En déclarant deux mois avant le verdict des jurés que Maurice Papon avait " jeté dans les trains de l'enfer des dizaines de juifs ", Alain Rousset a passé outre cette prudence élémentaire.
" Ce que j'ai voulu dénoncer, c'est le caractère indécent de cette promenade dans les relais et châteaux. C'est insupportable pour les parties civiles qui ont tant souffert. Beaucoup de gens m'ont approuvé " explique t-il aujourd'hui. A commencer par un certain nombre de militants du PC.
Lundi soir, l'ancien déporté Georges Durou avait enfilé un pyjama rayé pour se joindre au charivari orchestré devant l'hôtel La Réserve." Je tenais à faire savoir qu'à l'époque de Maurice Papon des communistes avaient eux aussi pris le chemin des camps de la mort. J'ai manifesté une fois. Maintenant, c'est terminé ",observe le septuagénaire.

Pressions et menaces

Tout le monde ne partage pas ce sentiment. Depuis plusieurs jours, un petit groupe de jeunes gens résolus suit Maurice Papon à la trace. Des menaces téléphoniques sont proférées à l'encontre des hôteliers où des propriétaires qui acceptent de l'héberger, des fax anonymes expédiés sans qu'on puisse identifier leur origine. A Castres-Gironde, ils appellent au boycot des vins d'appelation locaux.
Cette traque n'est pas étrangère à l'errance de l'accusé. Depuis quelques jours, ce feuilleton médiatique où la démagogie se taille souvent la meilleure part accapare l'attention. Le grand public se passionne pour ces déménagements successifs. Cette lamentable pantomine prend le dessus sur le procès. Mercredi, elle a même relegué au second plan la lecture de l'arrêt de renvoi
David Berdugo, le président du CRIF, l'institution qui represente la communauté juive, assure qu'il n'est pour rien dans ce tintamarre." Nous comprenons certaines des manifestations spontanées qui ont eu lieu mais nous n'avons jamais lancé de directive. J'espère que tout cela va se calmer. "
Rien n'est moins sur. Le petit groupe qui harcèle Maurice Papon n'a pas l'intention de relâcher sa pression. " Nous ne sommes ni un mouvement politique ni une association. Nous réagissons en tant que citoyen. Le pays s'endort. Nous voulons faire prendre conscience aux gens de la montée de l'extrême droite ",observe l'un des membres de ce noyau dur.
Ces ultras n'accorde aucun crédit à la justice." Il se passe des choses impressionnantes à ce procès. Comment voulez-vous qu'on fasse confiance à l'institution judiciaire. Il n'y a qu'à voir la façon dont elle s'est comportée sous Vichy "s'exclame un agent commercial qui perturbe depuis plusieurs jours la quiétude et le sommeil de Maurice Papon.
Cette agitation permanente se confond aux dires de ses auteurs avec la " nécessaire lutte "contre le Front national. Mais associer le nom de Papon à cet objectif ne fait-il pas le jeu de l'ancien secrétaire général de la Préfecture de la Gironde ?


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