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André Torrès, le rescapé des camps de la mort (Crédit Michel Lacroix)

Le rescapé d'Auschwitz - 03/12/1997

Arrêté en janvier 44 à Bordeaux, André Torrès a été déporté à Auschwitz. Il est l'un des rares à avoir survécu. Jusqu'à ce jour, il n'avait jamais témoigné

En juin 40, j'avais dix-sept ans lorsque la France a demandé l'armistice. Je venais juste de décrocher mon CAP d'ajusteur. Bordeaux était envahi par les réfugiés. On ne savait pas trop ce qui allait arriver même si dans la famille nous connaissions l'existence du camp de Dachau. Nous habitions à proximité de la place de la Victoire. Nous avions toujours vécu dans ce quartier et tout le monde savait que nous étions juifs.
Dès que les Allemands ont ordonné le recensement des israelites, ma mère s'est rendue à la préfecture pour déclarer tout le monde. Nous respections les lois. Nous nous sentions pleinement français. Peu de temps après, elle a du abandonner son travail. Elle était marchande des quatre saisons. Toute la journée, elle poussait un char à bras chargé de superbes fruits qu'elle vendait dans les rues. Sa profession faisait partie de celles qui étaient interdites aux juifs.
Rapidement, j'ai trouvé une place à l'usine Matford de Bacalan. Parmi les ouvriers, je n'ai jamais entendu la moindre réflexion antisémite. Le ressentiment était beaucoup plus fort au sein de la bourgeoisie commerçante où les juifs suscitaient de violentes jalousies. Quand certains ont pu prendre leur place et les évincer, ils ne se sont pas gênés.
Dans mon quartier, je n'ai jamais perçu d'animosité particulière à notre encontre. Mais je ressentais malgré tout une grande solitude. La période n'était pas facile. Les Bordelais vivaient repliés sur eux mêmes. Les affiches du Juif Sus étaient accrochées à la façade du cinéma, derrière la mairie des queues se formaient pour visiter l'exposition Le juif et la France. Cela me faisait mal. Je savais qu'il restait toujours quelque chose de cette propagande dans l'esprit des gens pas compliqués.
Dans ma rue, je portais l'étoile jaune. A l'exterieur, je l'enlevais. Je savais que je n'avais pas droit à l'erreur. Le moindre écart, la moindre entorse aux lois du moment et j'étais arrêté. J'étais à la merci de n'importe qui. Le jour où je suis passé devant le Conseil de révision, un gendarme a découvert que j'étais juif. Il a immédiatement téléphoné à ses supérieurs pour prendre des consignes.

« Nous avons été cueillis au lit comme des hirondelles »

Lorsque les premières rafles ont été opérées à Bordeaux, nous ne l'avons pas su. Chacun se terrait dans son coin. On ne se voyait pas, on ne se parlait pas. Partir ? Bien sûr que nous y avions pensé ! Mais il faut de l'argent et quelqu'un pour vous accueillir. Nous n'avions ni l'un ni l'autre. Entrer dans la Résistance ? Ce n'était pas si facile que cela. Il fallait connaitre du monde. Et en ville, il y avait beaucoup de provocateurs.
Nous sommes restés parce qu'au fond de nous mêmes nous pensions qu'il ne nous arriverait rien. Ce fut notre erreur. Nous avions toujours vécu ici. Nous nous sentions français à 100 %. Le 10 janvier 44 à 23 heures, rue Tombe L'Oly, nous avons été cueillis au lit comme des hirondelles. Un homme était devant notre porte, une liste à la main. Il s'appelait Lucien Dehan. Il travaillait au Commissariat des questions juives (Voir ci-dessous). Quelques semaines plus tôt, il m'avait convoqué dans son bureau situé cours du Chapeau Rouge, en face du Grand théâtre pour une vérification d'identité.
Il a demandé à ma mère et à moi de le suivre, nous laissant juste le temps d'emporter quelques affaires. Une voiture nous a transportés à la Synagogue où plusieurs centaines de juifs étaient gardés par les SS et la police bordelaise. Nous y sommes restés deux jours. Je me rappelle encore de l'attitude des jeunes filles de la Croix-rouge venues nous prêter assistance. A leur arrivée, un officer allemand leur a tendu la main. Elles ont refusé de la lui serrer. Cela m'a fait chaud au coeur.
Il y a eu une tentative d'évasion par les toilettes. Les nazis l'ont découverte en poussant des hurlements. L'air était irrespirable. Des barbebés avaient été tendus pour qu'on ne se déplace pas. Les nerfs des femmes commençaient à lâcher, j'ai vu un allemand frapper quelqu'un. Certains protestaient, criaient qu'ils n'étaient pas juifs. Des hommes n'étant pas circoncis ont été relâchés après avoir baissé leurs pantalons.
Il y avait du monde devant la synagogue lorsque nous sommes sortis. Les gens nous regardaient sans mot dire. Escortés par les GMR (groupes mobiles de réserve), nous avons été conduits en bus à la gare Saint-Jean. Nous sommes montés dans un train de marchandises immobilisé à l'écart des quais, côté Garonne.
Je suis resté plusieurs semaines au camp de Drancy en sachant simplement que les convois prenaient la direction de l'Est. Nous étions dans l'ignorance de notre destination. Tout était calculé pour que nous ne devinions pas le sort qui nous attendait. Nous devions remettre nos francs et l'on nous donnait des zlotys polonais à la place alors que cet argent ne nous servirait à rien.

« Comme les autres j'ai souvent pleuré »

Le voyage à Auschwitz a duré trois jours. Nous étions soixante par wagon. Nous ne voyions pas le jour et il était impossible de s'allonger. Autour de moi, les gens criaient. C'était épouvantable. Nous sommes arrivés le 6 février. La porte s'est ouverte. Les SS aboyaient schnell, schnell. Leurs chiens étaient prêts à mordre. Des déportés à la tenue rayée rassemblaient les bagages. L'un d'entre eux m'a glissé: « Tu es vraiment un con. Tu trouves moyen de te faire arrêter alors qu'ils ont perdu la guerre. Débrouille-toi de te mettre avec les jeunes. »
Immédiatement, ils nous ont sélectionné. 166 hommes et 49 femmes ont été considérés comme aptes par un officer SS. Les 990 autres ont pris immédiatement le chemin des chambres à gaz. Parmi elles, il y avait ma mère Yvonne et ma tante et mon oncle, Albert et Henriette. Ce n'est qu'au bout de plusieurs jours que j'ai compris ce qui leur était arrivé. Je ne pouvais pas imaginer que les fumées visibles à l'horizon provenaient des fours crématoires où l'on brûlait les cadavres.
Tenir le choc face à une telle horreur ? Survivre quand les kapos vous répètent « vous finirez dans la cheminée » ? Je pensais en permanence à mon frère resté en Gironde. Je me persuadais que je le reverrais un jour. Cela m'aidait.
Le soir, lorsqu'on se couchait sur la paillasse, c'était dur. Personne ne disait rien. Chacun était perdu dans ses pensées. Comme les autres, j'ai souvent pleuré. Il y avait les appels en pleine nuit, les gens que l'on pendait parce qu'ils avaient essayé de s'échapper, les fouilles à n'importe quel moment...
Ce qui m'a sauvé la vie, c'est de savoir lire un plan, effectuer une mesure à l'aide d'un pied à coulisse. Avec mon CAP, j'étais un « spécialiste ». J'ai tout de suite été intégré dans le Kommando Siemens. Il avait été chargé de construire une usine de petit outillage électrique dans une briquetterie. Nous étions des privilégiés. Chaque jour, on nous donnait un vague café, une soupe épaisse et des rondelles de pain. Travailler, c'était s'occuper l'esprit, se forcer à garder un rythme et une discipline.

« La retraite de Russie ne pouvait pas être pire »

Au mois de janvier 45, devant l'avance des alliés le camp a été évacué. La retraite de Russie ne pouvait pas être pire. On marchait à pied, on couchait dehors. Sur les routes enneigées, les déportés tombaient les uns après les autres. Ils étaient achevés sur place. Ceux qui pouvaient mettre un pied devant l'autre ont fait l'objet d'une nouvelle sélection.
Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Nous sommes partis dans des petits wagons à charbon découverts, direction Buchenwald via Prague. En Tchéquoslovaquie, le long d'une voie ferrée, des ouvriers en nous voyant dans cet état, nous ont spontanément lancé leurs casse-croûtes. On s'est battu entre nous pour les attraper. Certains ont été piétinés.
Siemens nous réclamait encore. On a été dirigé vers Berlin mais compte tenu des bombardements, la fabrication n'a jamais pu débuter. Nous montions vers le Nord lorsque nous avons dit aux SS que nous ne ferions pas un pas de plus. Les Russes approchaient, ils ont préféré disparaître. Je souffrais de la dysenterie. A quelques jours près, j'y passais.
Je suis revenu à Bordeaux dans le courant de l'été 45. Mon appartement avait été pillé et il était occupé. Lorsque j'ai raconté à des responsables de la communauté juive ce que j'avais enduré, ils ne m'ont pas cru. Ils m'ont demandé de me taire pour ne pas désespérer les gens qui attendaient le retour d'un proche.
J'ai gardé le silence et j'ai essayé de reprendre une existence normale. j'ai trouvé un emploi Chez Dassault avant de m'orienter vers la marine marchande. J'ai vécu avec mes cauchemars pendant des années et des années. J'ai mis du temps avant de me marier. Et par la suite, je n'ai jamais pu vraiment en parler à mes enfants. Cela sera plus facile sans doute avec mes petits enfants.
A la fin de la guerre, jamais on aurait osé mettre en cause la responsabilité des fonctionnaires français. On partait du principe qu'on avait besoin d'eux. J'ai croisé à cet époque certains d'entre eux qui avaient obéi. Ils étaient aussi à l'aise que pendant l'Occupation. Seul un inspecteur de police de mon quartier, un peu gêné, était venu me présenter ses excuses. Il n'avait pas levé le petit doigt pour empêcher quoi que ce soit. Il était hors de question que je les accepte. »


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