Le jour où tout a basculé - 17/12/1997

Les témoignages poignants, d'Eliane Dommange et son frère Jackie Alisvaks ont bouleversé la salle d'audience

Bernadette DUBOURG

Eliane Dommange est présente à toutes les audiences de la cour d'assises. Chaque jour, en arrivant au palais de justice, elle dissimule discrètement sa peine derrière un sourire chaleureux. Depuis 55 ans, elle souffre en silence la disparition de ses parents : « J'avais 8 ans et ma vie a changé ».
Hier, toute menue dans une jupe noire et une pull bleu pâle, elle a témoigné de sa douleur et ses propos ont bouleversé la salle d'audience : « Avant le 15 juillet 1942, j'étais une petite fille épanouie et heureuse. Mon père qui était commerçant, cours Victor Hugo (à Bordeaux), était interdit de travailler. Il cachait des résistants. C'est vrai qu'avant le 15 juillet, j'avais peur des Allemands, pas des Français. Quand on les entendait, on refermait vite les fenêtres et on se cachait au fond de l'appartement.
« Ce 15 juillet, ma vie a été bouleversée. On était à table, mes parents avaient préparé les baluchons pour passer en zone libre, quand on a entendu frapper à la porte, on a cru que c'était le passeur. C'était des policiers français. Je ne sais pas comment on a descendu les trois étages et comment on est arrivé au Fort du Hâ. On a été séparés de nos parents, on était plusieurs enfants sur deux ou trois rangées, avec une pancarte au cou. Quelqu'un qui connaissait mon père nous a fait sortir et nous a amenés chez un voisin. Je suis très reconnaissante à ces personnes qui ont su nous aider, et désobéir aux ordres.

La dernière lettre

« C'est vrai, j'ai eu une vie heureuse avec mon mari, mes enfants et mes petits enfants, mais il y a une seconde face en moi... Quand je me séparais de mes enfants, mon mari me retrouvait accroupie dans un coin de la chambre en pleine dépression. Je revivais la séparation d'avec mes parents.
« A la libération des camps, on attendait que les familles téléphonent pour aller les chercher à la gare. Moi, petite fille, j'attendais ce coup de fil. Ma grand-mère n'avait pas le téléphone, on téléphonait chez le voisin. A chaque coup au mur, c'était un espoir. Chaque fois déçu. A force d'être déçue, je me suis dit, ils sont malades. Ne les voyant toujours pas revenir. je ne pouvais pas accepter qu'ils soient morts ou nous aient oubliés, je pensais qu'ils avaient perdu la mémoire. C'est pour tout ça que je ne peux pas pardonner.
« Au début du procès, je suis allée voir l'exposition sur les camps. J'ai lu cette phrase : Convoi numéro 7, départ de Drancy le 19 juillet 1942, 990 hommes et femmes, 365 personnes gazées en arrivant, 17 survivants... »
Après avoir lu la dernière lettre de sa mère, écrite de Drancy, Eliane Dommange pleure. Mais elle refuse la chaise que lui propose l'huissier : « Je veux rester debout comme tous les déportés ». Le procureur général Henri Desclaux se lève et se tourne vers elle : « J'adresse mon profond respect et un hommage à tous ceux qui ont souffert et qui ne sont plus là ».

« Dans notre mémoire »

Le frère d'Eliane, Jackie Alisvaks, s'avance à son tour à la barre. Il ne dissimule pas davantage son émotion. Il avait 5 ans : « J'ai eu un très grand trou de mémoire, je ne sais pas ce qui s'est passé pendant 15 ans. Je reconstruis un puzzle dont je ne vois pas la fin. J'ai besoin aujourd'hui de retrouver certaines racines, je ne peux pas mettre un visage sur mon père et ma mère, j'ai seulement la mémoire des photos. Je ne me rappelle pas non plus la chaleur du corps d'une mère. Pendant 40 ans, je me suis battu contre moi-même pour ne pas montrer ma souffrance, même aujourd'hui, j'en parle avec beaucoup d'humilité.
Pour un peu, j'en voulais à mes parents de m'avoir abandonné. Quand j'ai déposé plainte, c'était comme une sépulture pour mes parents... les mots me manquent... Je ne peux pas regarder Papon, c'est lui qui, en partie, a volé ma famille. Aujourd'hui, je dirai que je ne peux pas pardonner ».
A son tour, il lit une lettre de sa mère, adressée à ses propres parents depuis le camp de Mérignac : « Vendredi soir, 11 heures... Nous partons demain matin pour le camp de Drancy et ensuite ! !... Mon but, ce sont mes petits, Claude, Eliane, Jackie, je serai rassurée quand je les saurai près de vous. Henri et moi, nous comprenons très bien ce qu'on vous demande, encore un sacrifice. Mais que voulez-vous, je préfère vous les envoyer, car autrement ce serait l'hospice... Nous aurons la force de tout supporter.. Courage et bonne santé... ».
« Nous ne savons pas comment ils ont terminé, nous le supposons simplement. Ils seront toujours présents dans notre mémoire ».


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