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Me Rouxel du barreau de Bordeaux (Crédit A.F.P.)

"L'honneur avant la mort" - 23/03/1998

Le bâtonnier Marcel Rouxel a évoqué lundi "l'anti-procès" et Me Francis Vuillemin a dépeint le "fonctionnaire-résistant". Me Jean-Marc Varaut poursuit mardi la défense de Maurice Papon

Compte rendu d'audience de Bernadette DUBOURG

Lundi 23 mars. Quatre-vingt neuvième journée d'audience. Au seuil de cette dernière semaine de procès, le bâtonnier Marcel Rouxel est le premier des trois avocats de Maurice Papon à s'exprimer au nom de la défense.
En une sorte de " préface ", le propos serein et le ton élégant, l'avocat bordelais propose son " analyse " du procès d'un " homme seul face à 6 millions de morts ", et livre ses " convictions profondes ".
Pour Me Rouxel, le procès de Maurice Papon est d'abord un " anti-procès " au sens des anti-mémoires d'André Malraux. Il stigmatise ainsi le " caractère indissociable entre l'homme et son mythe " et rappelle la " foule de procès " dont il a été question en cinq mois et demi d'audience avec la volonté de " condamner Vichy à travers ce haut fonctionnaire dont les actes sont indissociables de ce régime : " Mais en droit français, prévient-il, on ne peut pas condamner le mythe, le symbole. Je me demande alors comment vous pouvez condamner l'homme ".
Il pointe ainsi du doigt " le clivage " entre les parties civiles et le ministère public qui n'a cessé, pour sa part, de rappeler qu'on " jugeait bien un homme " et que " Papon n'est pas complice de Vichy mais des Allemands " : " Dans ce droit hors du commun, être complice de Vichy ou des Allemands, ce n'est pas la même chose ". Le bâtonnier ouvre ainsi la brèche du " dol spécial ", cet " élément volontaire " que n'a pas retenu la cour de cassation et que développera Me Jean-Marc Varaut.
Le bâtonnier Rouxel égratigne, au passage, " le rôle bien singulier " du ministère public qui " pendant des années s'est contenté de mettre ses pas dans ceux des parties civiles ". " Serait-ce de mauvais goût d'insister sur l'évolution du réquisitoire écrit ? " interroge-t-il. " Et puis le parquet général va se réveiller et faire preuve d'initiatives auxquelles il ne nous avait pas habituées " ironise-t-il, évoquant le contrôle judiciaire deux mois avant l'audience, le pourvoi en cassation après la remise en liberté de Maurice Papon au troisième jour du procès, ou encore les 20 ans requis jeudi dernier : " 107 ans, c'est une expression pour l'éternité ".

"Procès virtuel"

Le bâtonnier Rouxel parle ensuite de " procès virtuel " pour évoquer l'absence des Allemands " peu condamnés après guerre - Luther, chef du KDS de Bordeaux a eu 5 ans de prison " et qui " ne sont peut-être pas tous morts ", l'absence aussi des Français " les Duchon, Fredou, Techoeyres... " et des responsables de Vichy, " les Sabatier, Leguay ou Bousquet, inculpés tardivement et jamais interrogés ". " Comme nous n'avons ni les Allemands, ni les Français, nous avons les archives. Est-ce qu'elles sont sélectives ? Peut-être. Est-ce qu'elles sont complètes ? Sûrement pas " assure le bâtonnier Rouxel.
Il décrit enfin le " procès extra-muros ", se demande si " le rôle pédagogique " ou " la valeur historique " sont du ressort de la justice, assure qu'on ne " juge pas quelqu'un pour un devoir de mémoire ", et qu'il ne " faut pas confondre crime collectif avec responsabilité collective ".
En conclusion, il cite Jacques Ellul, son professeur à la faculté de droit de Bordeaux en 1943 qui, à la veille du procès d'Oradour sur Glane à Bordeaux, écrivait : " Il ne faut pas imiter les nazis avec des condamnations sommaires, aller vers la pente naturelle de la haine. La justice doit être rendue en connaissance des faits et dans le respect des hommes ". " Si vous avez le souci d'appliquer à Maurice Papon les règles de droit qui gouvernent une société de droit, je suis convaincu que vous ne le condamnerez pas ".

"Fonctionnaire-résistant"

L'après-midi, Me Francis Vuillemin, le benjamin des avocats dont c'est le première plaidoirie d'assises, s'attache à la personnalité " hors du commun " et la résistance " incontestée et historique " de Maurice Papon. Un peu raide face à la cour et aux jurés, le style parfois littéraire, Me Vuillemin se veut le plus exhaustif possible, soucieux de ne rien omettre des nombreux témoignages favorables, entendus à la barre ou lus par le président.
" C'est la peur au ventre mais aussi avec confiance que je veux vous parler d'un homme froid, ambitieux, carriériste, servile, menteur, hautain, rusé, entêté, machiavélique, sans âme et sans émotion, un monstre... ai-je oublié un défaut, une insulte ? " débute Me Vuillemin, pour lequel " l'arrogance " de Maurice Papon n'est que le moyen de défense de celui qui n'a ni voulu, ni commis le crime contre l'humanité. Il défend son honneur avant la mort ".
Pour Me Vuillemin, Maurice Papon n'a jamais été un " technocrate " ou " un bureaucrate ", mais un " haut fonctionnaire au courage physique, social et politique, qui a mis son humanisme et ses compétences au service de l'Etat, des citoyens et du service public ". Il décrit ainsi très longuement ce " sacerdoce fait d'autorité parce que nécessaire, et de générosité " à travers les responsabilités de " ce préfet itinérant qui n'a jamais choisi sa carrière ", en Corse, en Algérie, au Maroc ou à la préfecture de police de Paris.
" Le destin de Maurice Papon s'est forgé dans l'épreuve, répète l'avocat. Dès l'origine, il a été plongé dans le péril en acceptant le poste de secrétaire général de la préfecture de Bordeaux ". Il présente alors la résistance de Maurice Papon comme " l'épicentre de son action à Bordeaux où ses efforts pour freiner la machine nazi n'ont pas toujours été vains ".
Plusieurs parties civiles quittent la salle d'audience et ne l'entendent pas énumérer les " actions et les risques pris par ce fonctionnaire-résistant " pour renseigner les réseaux Jade Amicol et Marco-Kleber, puis aider " dans la clandestinité " le futur commissaire de la République Gaston Cusin.
" Il n'a jamais joué le double jeu, assure Me Vuillemin. Il est toujours resté à son poste parce que le peuple français avait besoin de son administration. Il a toujours agi sous les ordres et le contrôle de la Résistance. La résistance de Maurice Papon n'était pas un antidote, c'est le talon d'Achille de l'accusation ".
" Parce qu'il a le sens de l'Etat, le sens du devoir, conclut Me Vuillemin, Maurice Papon a accepté une dernière fonction à haut risque, celle qu'il assume depuis six mois. En dépit de l'âge, de la maladie, de la traque des premiers mois, il est présent dans ce box où il représente la fonction publique d'il y a un demi siècle. Ce n'est pas dans la fuite qu'il forge son destin mais dans l'affrontement ".
" La veille du procès il est entré en prison avec dignité, persuadé qu'il n'en sortirait jamais. Il a eu tort. il a été remis en liberté. Le vieil homme à l'oeil vif a confiance en vous " adresse-t-il à la cour et aux jurés.
Me Jean-Marc Varaut poursuit mardi - et durant trois jours- la défense de Maurice Papon.
L'audience reprend à 14 heures.


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